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Par le petit bout de ma lorgnette

9 - Ancêtres et bâtisseurs de l'histoire du Bridge part. 1

Par Guy DupontGd11

 Par le petit bout de ma lorgnette

La grande famille du Bridge
Ancêtres et bâtisseurs de l'histoire du bridge (1ère partie)

 Au commencement était le whist...

L'ancêtre du bridge est le whist, un jeu pratiqué en Angleterre au XVIIe siècle, passé en France au XVIIIe, et joué dans toutes les cours d'Europe ou dans les milieux de la haute bourgeoisie. En deux siècles, celui-ci a subi bon nombre de transformations, avant de se muer en bridge, à la fin du XIXe siècle.
Parmi ses principaux fondateurs, grands propagateurs ou réformateurs, mentionnons Edmond Hoyle (1672-1769), dont l'ouvrage Short tretease on game of Whist, en 1742, a été le premier grand livre de référence, Cavendish (de son vrai nom Henry Jones), qui marqua son époque notamment avec The Laws and Principles of Whist, en 1867, ou Robert-Frederick Foster (1853-1945), un architecte écossais émigré aux Etats-Unis, qui fut l'une des dernières grandes figures du whist, auteur d'un ouvrage célèbre, en 1890, "Whist Manual", avant de publier en 1900 "Bridge Manual", l'un des premiers livres de bridge (il est aussi l'inventeur de la règle de onze, en 1880).

Cavendish

thumb CavendishCavendish, grand gourou du whist, était le pseudonyme d'Henry Jones (1831-1899), un médecin londonien qui avait abandonné sa profession pour se consacrer à diverses activités dans le domaine du jeu et du sport. Il a signé sous ce nom de nombreux ouvrages sur le whist et d'autres jeux de cartes, comme le piquet ou l'écarté, mais aussi sur le billard, le croquet ou le tennis. Egalement très investi dans l'organisation du lawn tennis, il a été l'un des trois fondateurs du tournoi de Wimbledon, en 1877.
Signe particulier : il a participé au premier duplicate de whist en 1857, à Londres.

On peut ajouter à ce trio Joseph BowneElwell (1874-1920), qui fut aussi un passeur de témoin actif dans la transition entre whist et bridge, et un des premiers auteurs et professeurs de renom de l'auction bridge (il fut longtemps partenaire de Vanderbilt). Ce play-boy new-yorkais, propriétaire d'une écurie de courses, qui avait fait fortune dans la finance, mourut assassiné, chez lui, à 44 ans, d'un coup de revolver. Un meurtre mystérieux qui passionna et intrigua toute l'Amérique : la porte d'entrée de sa maison de Manhattan était restée verrouillée de l'intérieur et rien n'y avait été dérobé. L'enquête révéla que ce grand séducteur avait eu une cinquantaine de maîtresses (ce fut, en effet, le chiffre avancé par sa secrétaire – était-elle, elle-même, du nombre ?). La police orienta ses recherches vers le mobile de la jalousie – le coupable pouvant être l'une d'entre elles, disposant de ses clés, ou même un mari trompé. Mais l'assassin(e) ne fut jamais retrouvé(e).

En France, la grande figure du whist a été Alexandre-Louis-Honoré Lebreton-Deschapelles (1780-1847), dont le "Traité du Whiste", en 1839, fit autorité (il avait ajouté un "e" à whist pour lutter – déjà – contre l'invasion des mots anglais dans notre vocabulaire), dans lequel il est question du whiste à trois avec un mort, une des dernières étapes avant la mue.

Deschapelles

thumb DeschapellesQui était ce grand-père du bridge qui a laissé son nom à un brillant coup de défense (dont on dit aujourd'hui qu'il ne l'aurait probablement jamais exécuté) ?
Un personnage pour le moins étonnant. Fils d'une famille de dix-sept enfants, soldat des armées révolutionnaires puis napoléoniennes, formé à l'Ecole de Brienne (comme Bonaparte), il fut laissé pour mort sur le champ de bataille d'Ettlingen, en 1796, après une charge de la cavalerie autrichienne, au cours de laquelle il reçut quinze coups de sabre, dont un qui lui trancha la main droite et un autre qui le défigura. Il fut de la première promotion, en 1804, à recevoir la Légion d'Honneur – qu'il refusera de porter, dix ans plus tard, estimant sa pension de guerre insuffisante. En 1832, soupçonné d'être l'un des instigateurs de l'insurrection républicaine contre la Monarchie de juillet de Louis-Philippe, lors des obsèques du Général Lamarque, il sera quelque temps incarcéré – puis assez rapidement libéré (son obscure collaboration d'indicateur de police ayant dû jouer en sa faveur).
Mais ce fut dans des activités moins sulfureuses qu'Alexandre Deschapelles, appelé parfois Guillaume Lebreton, connut la célébrité. Doté d'une exceptionnelle vivacité d'esprit, il excellait au plus haut niveau dans tous les jeux qu'il pratiquait, échecs, trictrac (l'ancêtre du backgammon), whist, dames polonaises et même billard (malgré sa main coupée !). Pilier notoire du Café de la Régence, le grand rendez-vous des amateurs d'échecs, dans le quartier du Palais-Royal, qu'avaient fréquenté avant lui Rousseau, Voltaire ou Robespierre, il fut pendant plusieurs années le meilleur joueur d'échecs français (et même mondial, selon des spécialistes). Mais, suite à quelques sévères défaites, notamment contre des champions anglais, il délaissa l'échiquier pour se consacrer plus particulièrement au whist. Belle revanche : son Traité du whiste, codifiant les règles, fut même reconnu et loué en Angleterre.

                                                                                                                

Le coup de Deschapelles pour ceux qui l'auraient oublié...

 
A10
D82
RD10987
AD
 
   
R542
RV
653
R854
     
 
SONE
    1 -
1SA - 3SA Fin

Vous êtes en défense, en Est. Ouest entame du 5 de Cœur, pour le 2 et votre Valet, qui tient. Vous poursuivez du Roi, qui fait également la levée (le 3 en Ouest – révélant cinq cartes).
Comment poursuivez-vous ?

Solution
 
A10
D82
RD10987
AD
 
D863
A9753
2
962
 
R542
RV
653
R854
 
V97
1064
AV4
V1073
 

 Huit levées sont visibles pour le déclarant (avec six Carreaux et deux As noirs), et celui-ci en réalisera neuf s'il peut affranchir une levée noire. Comme vous connaissez l'As de Cœur cinquième chez votre partenaire, la bonne question à vous poser est celle-ci : quelle reprise de main faudrait-il supposer en Ouest pour qu'il puisse exploiter ses Cœurs ?
Vous avez une petite chance et devez la tenter : trouver la Dame de Pique chez lui. Mais pour lui assurer cette reprise, il y a une condition : sacrifier votre Roi de Pique ! En le faisant, le déclarant n'a plus de solution gagnante. C'est le coup de Deschapelles.
La différence avec le coup de Merrimac, coup de défense similaire, c'est que, dans ce dernier, le sacrifice d'un honneur sert à priver le mort, ou la main du déclarant, d'une communication vitale.

end faq



                                                                                                  

Les pères du bridge moderne

Au whist-bridge, ou bridge primitif, qui naquit à la fin du XIXe siècle, succéda, à la charnière du nouveau siècle, l'auction bridge (bridge aux enchères), une forme encore bien rudimentaire du jeu. Mais il fallut attendre 1925 pour parvenir à sa forme la plus moderne et la plus aboutie. Ce sont surtout les Américains qui ont apporté leur pierre à l'édifice. Parmi les principaux :

Harold Vanderbilt (1884-1970)

thumb Vanderbilt à la barreIl est le véritable père du bridge moderne. Il a inventé le Bridge Contrat, en 1925, à l'occasion d'une croisière à bord du SS Finland, de Los Angeles à la Havane, via le Canal de Panama, qui détrôna définitivement l'auction bridge et qui n'allait pas tarder à prendre également le pas sur le bridge plafond, implanté en Europe. Et c'est toujours le bridge-contrat que nous pratiquons aujourd'hui. Ce milliardaire américain, arrière-petit-fils du "Roi des chemins de fer", Cornelius Vanderbilt, a également marqué l'histoire du nautisme, en remportant trois victoires consécutives dans la célèbre Coupe de l'America, en 1930, 1934 et 1937. On le sait moins, mais il est également le créateur d'une convention du bridge qui a fait son chemin, le deux faible (ou co-inventeur, avec son compatriote Howard Schenken, qui y a apporté sa touche).

Ely Culbertson (1891-1955)

thumb Culbertson et ces damesIl est le grand maître d'œuvre du bridge moderne, son metteur au point, son « ingénieur », en quelque sorte. C'est lui qui a donné ses lettres de noblesse au bridge contrat, lui, qui en a été l'un de ses plus importants théoriciens, et lui qui a le plus contribué à sa notoriété et à son expansion.
Né en Roumanie d'un père américain – prospecteur de pétrole dans le Caucase – et d'une mère cosaque, le jeune Ely, doué pour les langues (il en parlait une dizaine, dont six couramment), a eu l'occasion de faire de solides études à Paris, à la Sorbonne et à Sciences-Po, puis à l'université de Genève. Fréquentant assidûment les cercles parisiens, il montra très vite d'indéniables qualités au bridge et au poker. De retour à New York en 1921, il enseigna le bridge, tout en tirant de très substantiels profits de la partie libre – à des tarifs incroyablement élevés. En 1923, il épousa Josephine Murphy (1898-1956), professeur de bridge de renom et ancienne assistante de Milton Work, avec laquelle il gagna d'importantes compétitions. Ce couple glamour connut une extraordinaire notoriété, ce dont sut profiter habilement Culbertson. Il signa de nombreuses rubriques dans les journaux, devint le leader d'une nouvelle méthode, d'une nouvelle équipe de champions, lança et organisa des défis retentissants à des champions nationaux, mais également en Angleterre et en France, à grand renfort de publicité, en parvenant à mobiliser la presse écrite et parlée. Le plus célèbre, baptisé la « bataille du siècle », eut lieu à New York en 1931. Il opposait Ely et Joséphine Culbertson, Theodore Lightner, Waldemar Von Zedtwitz, à l'équipe de Sydney Lenz, une autre grande figure du jeu, qui avait épinglé à son palmarès plus de 600 victoires au whist et au bridge, et qui avait été mandaté par une dizaine des plus influentes personnalités du bridge américain pour constituer la meilleure formation, censée jouer le « système officiel » – supposé plus performant que le système culbertsonien. « Le système officiel ? Nous verrons s'il n'est pas plutôt le « navet officiel », ironisait Culbertson avant la rencontre. Toujours est-il qu'à l'issue de la partie, en 150 robres, soit exactement 904 donnes, Culberston et les siens l'emportèrent largement, par un écart de 8980 points.
En 1929, il fonda le journal The Bridge World, en 1930, il publia le Blue Book, son système d'enchères, avant de faire paraître, en 1934, le Red Book, sur le jeu de la carte, deux ouvrages qui connurent un succès mondial phénoménal. Il eut aussi l'idée géniale de créer les « Studios Culbertson » : un réseau de clubs affiliés où on enseignait sa méthode, et où on vendait ses livres. Plus d'un millier de Studios Culbertson se sont ouverts à travers le monde, dans les années 30, dont de nombreux en France. A ce rythme, Culbertson fit fortune – les ventes du Blue Book auraient dépassé deux millions d'exemplaires. Il devint propriétaire de luxueuses résidences (dont une de 45 pièces), roulait en Rolls, se faisait livrer ses cravates d'Italie, son champagne, de France, et son caviar, d'Iran.
Mais les succès ne furent pas toujours au rendez-vous. Culbertson et les siens furent battus par l'Autriche, en 1937, dans ce qui fut officiellement le premier championnat du monde.
Il divorça d'avec Josephine en 1938 et, les années de guerre commençant à se profiler, il se retira du monde du bridge pour renouer avec les sciences politiques et devenir, à l'ONU, un ardent défenseur de la paix dans le monde, militant contre l'arme nucléaire, jusqu'à sa mort, en 1955.

 

La jo-jotte

La Jo-jotte est une adaptation de la Belote qu'Ely Culbertson popularisa aux Etats-Unis, en 1937, et pour laquelle il publia plusieurs ouvrages qui connurent un bon succès. Le jeu, qui se dispute à deux, adopte les règles de la Belote, mais une partie de la marque reprend celle du bridge. « Belote » et « Rebelote » deviennent ici « Jo » et « Jotte ». Un nom qui lui a été inspiré par le surnom qu'il donnait à sa femme Josephine, qui, en bonne championne de bridge, appréciait aussi toutes sortes de jeux de cartes. 

 

Autres grandes figures américaines

Milton Work(1864-1934)

thumb MiltonCWork 1897Avocat à Philadelphie de 1887 à 1917, Milton Cooper Work s'est illustré dans des domaines bien différents de celui de sa profession : le sport et les loisirs de l'esprit. Il fut un redoutable compétiteur de cricket, de base-ball, de tennis, de golf, de whist et de bridge ! Mais c'est dans l'organisation du bridge qu'il a atteint sa plus grande notoriété. Membre influent du bureau de l'American Whist League, il est devenu l'un des premiers codificateurs des règles de l'Auction Bridge, et l'un de ses premiers grands professeurs. Principal artisan du « Système officiel » américain, nommé membre honoraire de l'American Bridge League en 1927, il fut reconnu comme la plus importante autorité du bridge entre les années 1917 et 1931.
On lui a attribué la paternité du compte des points d'honneurs 4-3-2-1. Bien qu'il l'ait exposé dans un article, en 1914, il n'en serait toutefois pas son véritable inventeur. Bryant McCampbell, autre figure de l'Auction Bridge, en a revendiqué la création dans un ouvrage, en 1915. Cette évaluation s'imposera définitivement quelques années plus tard, sous l'impulsion de Charles Goren, qui ne rechignera pas, de son côté, à accepter qu'on la baptise « le compte des points Goren ».
Il fut également un pionnier dans le journalisme de bridge, comme fondateur (avec Wilbur Whitehead) et rédacteur-en-chef du premier magazine spécialisé, The Auction Bridge Bulletin (1924-1926), qui deviendra The Auction Bridge Magazine (1927-1929).
Les bridgeurs français le connaissent surtout pour un coup technique qui porte son nom, la manœuvre de Milton Work (dénommé Fourchette de Morton par les Anglo-saxons), un jeu de contretemps qui propose au flanc une alternative sans espoir.

Théodore Lightner (1893-1981)

Il a marqué l'histoire du bridge par la création, en 1929, d'une convention d'enchère originale : un Contre bien particulier, baptisé Contre Lightner, réclamant une entame anormale, en défense contre un chelem (et qui s'est étendu à certains contrats de manche). Ce brillant avocat, diplômé de Yale et de Harvard, était un des partenaires préférés d'Ely Culbertson. Ensemble, ils ont participé au fameux « match du siècle », à New York, en 1931, contre l'équipe de Sydney Lenz.

Easley Blackwood (1903-1992)

thumb BlackwoodEasleyIl a inventé, en 1933, l'appel aux As, à 4SA. La convention, qui porte son nom, est la plus jouée au monde, avec le Stayman. A ses débuts, toutefois, Culbertson, alors grand manitou du bridge américain, ne la voyait guère d'un bon œil, dans la mesure où elle concurrençait sa propre approche des chelems, avec ses « interrogatives ». Mais la convention s'est rapidement imposée par sa simplicité et son efficacité – Culbertson lui-même ayant fini par l'adopter et même par la recommander. Blackwood, qui a fait carrière dans les assurances (il a commencé comme simple employé et terminé comme directeur de compagnie), a pris sa retraite à 60 ans pour se consacrer pleinement au bridge, ouvrant un club à Indianapolis, écrivant des livres et des articles, donnant des cours, organisant des croisières thématiques, avant de devenir un des dirigeants les plus efficaces – dit-on – de l'ACBL (American Contract Bridge League).

Charles Goren (1901-1991)

thumb Goren 2Il fut la grande figure du bridge américain entre les années 1940 et 1965. Successeur d'Ely Culbertson comme LE grand théoricien, vainqueur de la Bermuda Bowl en 1950 et de 32 titres nationaux, il fut le premier professeur à introduire le bridge à la télévision. Jouissant d'une incroyable popularité aux Etats-Unis, surnommé "Monsieur Bridge" par la grande presse, il a fait fortune en organisant, avec un succès fulgurant, des voyages thématiques autour du bridge (surtout des croisières) et comme auteur, en vendant plusieurs millions d'ouvrages, dont le plus célèbre est Point-Count Bidding (1949).

 

Samuel Stayman (1909-1993)

thumb Image1Champion, de nombreuses fois membre de l'équipe américaine, triple vainqueur de la Bermuda Bowl (1950, 1951, 1953), il reste surtout célèbre pour la fameuse convention qui porte son nom, le Stayman, mais dont il n'est pas formellement l'auteur. Celle-ci a été inventée par son partenaire George Rapee, mais c'est pourtant bien à lui qu'on en a attribué la paternité, à la suite d'un article qu'il avait écrit dans The Bridge World pour la présenter, en 1945. Une reconnaissance dont s'est fort bien accommodé cet ancien patron dans l'industrie lainière, qui avait progressivement renoncé à son activité professionnelle, pour se consacrer exclusivement au bridge. Auteur d'un grand nombre d'ouvrages (dont Expert Bidding, ou Do you play Stayman ?), il s'était également investi dans l'organisation du bridge, comme président d'un célèbre club new-yorkais, le Cavendish, puis comme élu de l'ACBL (American Contract Bridge League), où il occupa différentes fonctions, dont celle de trésorier.

Edgar Kaplan (1925-1997)

Grande personnalité du bridge, il a endossé un rôle d'homme-orchestre : champion (avec deux médailles d'argent dans la Bermuda Bowl et une autre aux Olympiades... à l'époque de la razzia du Blue Team italien), théoricien, membre de la commission des lois de la fédération mondiale, éditeur, auteur, journaliste (il a été rédacteur-en-chef du Bridge World pendant plus de trente ans). On lui doit aussi la création, avec Alfred Sheinwold, d'un système à base de sans-atout faible. Commentateur au rama des grands championnats, ses nombreux aphorismes sur le bridge restent célèbres. Dont celui-ci :
« Il n'y a pas de différence entre une enchère courageuse et une enchère stupide. L'enchère courageuse est une enchère stupide qui a bien tourné ! »

                                                                              

(2e partie, à suivre – avec l'hégémonie du Blue Team, la contre-attaque des As de Dallas et les pères du bridge en France)