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Par le petit bout de ma lorgnette

7 - A votre bon coeur !

Par Guy DupontGd11

 Par le petit bout de ma lorgnette

A votre bon Coeur !

A la période des vœux, la FFB, qui est une association d'intérêt général – à défaut d'être d'utilité publique – a encouragé chacun de ses adhérents à lui faire un don en espèces, pouvant donner droit à une réduction d'impôt, en précisant que ceux-ci seront « particulièrement » utilisés pour le développement du bridge auprès des jeunes. Si l'intention peut paraître louable, la démarche ne m'en semble pas moins étonnante, face notamment à de bonnes œuvres dans un besoin d'urgence autrement prioritaire. Et on ne manque pas de se poser la question rituelle : cette riche fédération fait-elle déjà un bon usage de l'utilisation de nos deniers ? Avec les trois tiroirs caisses que représentent le montant des licences, celui des inscriptions aux compétitions, et surtout le subtil monnayage des points d'expert (3,5 millions d'Euros annuels –il constitue à lui seul la moitié des recettes de la FFB). Je m'interroge, entre autres, sur la campagne nationale de publicité à l'inepte slogan de « bridgez vous bien ! ». Non pas tant pour le bien fondé d'une telle campagne (pour ma part, je ne la désapprouve pas - il faut faire avec les moyens de communication de son temps-) que pour l'utilisation obstinée d'un slogan sibyllin créé par des publicitaires satisfaits de leur trouvaille, mais malheureusement indigeste pour le grand public. Ayant eu l'occasion de poser la question à nombre de non-bridgeurs qui ont vu la pub, « Avez-vous saisi le message et vous sentez-vous concerné par cette publicité ? », la réponse a fusé, à chaque fois : « Non et non ! » On est loin du succès des formules simples comme « le contrat de confiance », « à fond la forme », ou même « quand c'est trop, c'est Tropico* ! »

*Dont l'ancien président n'est autre que l'actuel président de la FFB.

Champion de bridge contre champion cycliste

L'Américain Bob Hamman, 77 ans, est numéro un au classement mondial des Grands Maîtres du bridge. On connaît son impressionnant parcours : ancien As de Dallas, dont l'équipe a mis fin au règne du célèbre Blue Team italien, il est actuellement le bridgeur en exercice le plus capé, avec dix Bermuda Bowls à son palmarès (et six places de second !), une Olympiade et un titre mondial par paires – et, accessoirement, cinquante titres nationaux.
L'acteur Dustin Hoffman a joué son rôle dans un film à gros budget sorti à l'automne dernier en France, The Program, réalisé par Stephen Frears. Il s'agit, certes, d'un rôle secondaire dans ce film qui retrace la carrière du cycliste Lance Armstrong (joué par Ben Foster), le septuple vainqueur du Tour de France, déchu de ses titres pour cause de dopage – et dans lequel Guillaume Canet tient le rôle du sulfureux Dr Ferrari. Le film n'a toutefois fait qu'une carrière éclair dans les salles.
Mais quel rapport, direz-vous, entre Hamman et Armstrong ? Eh bien, entre eux, c'est la guerre ! Mais rien à voir avec le bridge. Bien que joueur professionnel, Hamman a créé en 1986 SCA Promotions (Sports Contests Associates), une compagnie d'assurances qui garantit les risques les plus insensés, souvent dans le domaine du sport ou du jeu, et qui fonctionne comme un office de bookmakers. Pendant sept ans, Armstrong-le-malin a misé gros sur ses propres chances de gagner le Tour de France et il a empoché des primes faramineuses de SCA, au fil des années. Toutefois, lorsqu'il a été rattrapé par les affaires de dopage et dépouillé de ses titres, la société d'Hamman a saisi la balle au bond en même temps que les tribunaux américains pour tenter de récupérer la mise. L'affaire de ce bras de fer a fait grand bruit outre-Atlantique. Et Hamman a finalement eu gain de cause : la justice a récemment condamné Armstrong à lui payer 9 millions d'euros de dommages.

Un retour en finale inattendu

thumb cronier benedicteLa victoire de la France dans le championnat du monde féminin, la Venice Cup, à Chennai (Inde), a été frustrante pour l'une des trois paires, Babeth Hugon et Debora Campagnano, puisque seules Mmes Cronier-Willard et Réess-Zochowska ont eu droit aux points de Maître accordés pour le titre. Estimant le rendement de Mmes Hugon-Campagnano insuffisant lors des éliminatoires (l'équipe s'est qualifiée de justesse pour les phases finales), leur capitaine, Laurent Thuillez, avait pris la difficile et délicate décision de les mettre sur la touche pour les quarts de finale, contre le Danemark, puis pour les demi-finales, contre l'Angleterre. Et pourtant, il les a rappelées, en finale, face à l'équipe des USA II, pour disputer 32 des 96 donnes – ce qu'elles ont accepté de faire, malgré bien des rancœurs, en bons petits soldats consciencieux. Leur contribution à la victoire française est donc indéniable. Mais si elles ont eu droit aux honneurs du podium, à la médaille, au titre (et aux primes), elles ont néanmoins été privées des points de Maître accordés pour la victoire, en raison du règlement stipulant qu'une paire doit jouer un tiers des donnes, sur l'ensemble de l'épreuve, pour les mériter.
Mais comment se fait-il qu'elles aient été rappelées en finale ? On peut le révéler aujourd'hui, car la cause de ce retour en jeu inattendu est devenue un secret de polichinelle : à mi-parcours, Mmes Réess-Zochowska renoncèrent à enchaîner une nouvelle séance à la table où l'une des joueuses américaines, souffrant d'un handicap, dégageait une odeur nauséabonde, au point de les indisposer fortement. Un cas inédit, en finale d'un championnat du monde !
Ce n'est pas la première fois qu'on assiste à une mise à l'écart de la troisième paire, au sein des équipes de France, sur décision du capitaine. Les trois exemples les plus retentissants, qui avaient, en leur temps, soulevé le courroux des victimes : en 1980, aux Pays-Bas, Pierre Schemeil avait écarté Szwarc-Soulet de la finale des Olympiades ; en 1992, en Italie, José Damiani avait sorti Adad-Aujaleu à partir des quarts de finale des Olympiades ; et en 1993, à Menton, Jean-Claude Beineix n'avait plus fait jouer une donne à Lebel-Corn à partir des deux tiers du championnat d'Europe. La différence, toutefois, entre ces trois cas, est que la France avait gagné les Olympiades de 1980, puis celles de 1992, alors que l'équipe française du championnat d'Europe 1993, qui figurait dans le peloton de tête jusqu'au deux tiers du parcours, n'avait finalement terminé qu'à la septième place. Moralité : lorsqu'on procède à ce genre d'exclusion, mieux vaut que le verdict du résultat vous donne raison !

La dernière donne

Revenons à la Venice Cup de Chennai, où le titre aurait pu basculer sur la 96ème et dernière donne de la finale. Prenez place en Sud :

 
8643
10653
AD
AR3
 
 

 

 

 
 
AV1092
AV94
R
654
 
 
 
S
Cronier
O
Palmer
N
Willard
E
Deas
      -
1 - 3SA* -
4 Fin    
*soutien quatrième à Pique, main régulière.

Ouest entame de la Dame de Trèfle (le 9 en Est).Votre plan de jeu ?

 Commentaires

Aux deux tables de la finale, au même contrat, Bénédicte Cronier et son adversaire américaine, Tobi Sokolow, ont adopté la même ligne de jeu : elles ont pris l'entame du Roi de Trèfle, puis joué Pique pour le 9 et la Dame d'Ouest, qui a poursuivi du Valet de Trèfle pour l'As, coupé par Est. Et sur une contre-attaque à Cœur, plus moyen de gagner : si vous laissez courir, Ouest prend du Roi et encaisse un Trèfle, et si vous préférez plonger de l'As de Cœur, pour tirer l'As de Pique, puis As-Dame de Carreau, en défaussant la perdante à Trèfle, avant de rejouer Cœur, Ouest, malgré le Roi second, peut sans danger ressortir en mineure, dans coupe et défausse – vous n'en perdrez pas moins la Dame de Cœur. Moins un, dans les deux cas. Egalité sur la donne et victoire de la France, de 8 imps. Ouf !

 

 
8643
10653
AD
AR3
 
D5
R8
1092
DV10872
 
R7
D72
V876543
9
 
AV1092
AV94
R
654
 

 En finale de la Bermuda Bowl, où aux deux tables, on jouait également la manche à Pique, sur la même entame, les déclarants, le Polonais Jacek Kalita et le Suédois Johan Sylvan, ont également marqué une égalité, mais après une ligne de jeu différente : ils ont joué Pique pour l'As, à la seconde levée, et rejoué le Valet de Pique. Onze levées pour eux à la clé.
Si des champions, à ce niveau, n'accordent pas leur violon, pas facile pour le commun des mortels de se faire une idée de la meilleure ligne de jeu !
thumb HammanPrécisons que Mmes Cronier et Sokolow se sont retrouvées en bonne compagnie, car, en finale de la Seniors Bowl, l'Américain Bob Hamman et le Suédois Sven Bjerregard ont également chuté en préférant l'impasse à Pique à la seconde levée, de même que l'Anglais David Gold, dans la petite finale pour la troisième place de la Bermuda Bowl.
Alors ? Faisons déjà le point sur les différents maniements possibles à l'atout. Certes, le meilleur, avec cette teneur, est a priori, petit Pique vers le 9, puis petit vers le 10, avec 76 % de chances de réaliser quatre levées. Les deux autres, petit vers le 9, suivi de l'As de Pique, ou le jeu de l'As en tête, ne vous donnent respectivement que 70,35 %, et 65,57 % de chances de réaliser quatre levées (merci Roudi !).
Mais pourquoi les finalistes de la Bermuda Bowl, qui connaissent bien ces maniements, n'ont-ils pas adopté le premier ? Pour deux raisons, certainement : parce qu'en tirant d'abord l'As, ils se prémunissaient efficacement contre un partage 3-1 des Piques et 3-2 (parfois 4-1) des Cœurs, acceptant d'abandonner à la défense deux Cœurs et un Pique, ou deux Piques et un Cœur (en préservant les communications avec le mort)...tout en échappant à un éventuel « dommage collatéral » – avec le danger lointain, mais possible, d'une coupe à Trèfle, après avoir vu le 9 sur l'entame.
Une sorte de prémonition, de flair. Et cependant le danger d'un partage 6-1 des Trèfles était dans l'absolu légèrement moins probable que celui de trouver les Piques 4-0. Or, si Est avait détenu quatre atouts, les partisans du maniement optimum auraient gagné leur manche, alors que Kalita et Sylvan l'auraient chutée. Le succès au bridge tient parfois à si peu !
Toujours est-il que s'il en est une qui a sans doute un peu plus regretté que les autres d'avoir chuté cette manche, c'est bien Tobi Sokolow : en la gagnant, c'est son équipe qui aurait remporté la Venice Cup, de 2 points !

 Plus simple

Après ce coup très (trop ?) subtil, en voici un plus simple. Il provient également de la Venice Cup et s'est présenté lors de la demi-finale France/Angleterre. Installez-vous en Sud :

 
R109876
A92
8
D52
 
     
 
V532
RD108
A1074
4
 
 
 
S
O
N
E
   - 2* X**
3 - 4 Fin

*Multi (le plus souvent faible en majeure)
**du jeu
***pour jouer 3 ou 4.

Ouest entame du 6 de Carreau (en pair-impair inversé), pour la Dame et l'As. Votre plan de jeu ?

 Commentaires

Ayant pris l'entame de l'As de Carreau, la joueuse française confrontée à ce problème a correctement commencé par jouer Trèfle. Est a encaissé, et insisté du 9 de Carreau, pour le 10 et le Valet, coupé. La déclarante a coupé un Trèfle, puis, confiante en un partage 2-1 des Piques (ou, à défaut, en un partage favorable à Cœur), elle a alors joué atout...

 
R109876
A92
8
D52
 
-
V763
RV632
10876
 
AD4
54
D95
ARV93
 
V532
RD108
A1074
4
 

 La sanction a été immédiate : Est a pris de la Dame de Pique, tiré l'As et rejoué atout. Et comme notre future championne du monde n'avait pas de raison de deviner la position à Cœur, elle a chuté, en abandonnant encore un Trèfle à la fin. Pour un coup de 10 imps au bénéfice des Anglaises (la manche ayant été gagnée dans l'autre salle).
Pour faire face au mauvais partage des atouts, elle aurait dû, après la coupe à Trèfle, remonter au mort par l'As de Cœur, afin de couper le dernier Trèfle, et il aurait alors été temps de jouer atout – sans crainte d'un raccourcissement ultérieur, en cas de mauvais partage.
Toutefois, observons que, sans deviner la position à Cœur, le coup aurait pu néanmoins gagner, après les trois tours de Pique. A six cartes :

 
R10
A92
-
D
 
-
V763
R3
-
 
-
54
5
AR3
 
-
RD108
74
-
 

 Sud encaisse As et Roi de Cœur et présente le 7 de Carreau, en forçant le Roi (sa présence ayant pu être décelée en Ouest après le début du coup). Si le 5 s'écrase dans l'opération, qu'importe alors la position des Cœurs, puisque le 4 de Carreau est affranchi ! Une fin de coup rendue possible grâce à l'entame généreuse du 6 de Carreau, au lieu du 3... Les petites cartes ne sont pas toujours estimées à leur juste valeur !

 Coup d'éclat

Terminons par un coup d'éclat réussi par Bénédicte Cronier dans cette même demi-finale, contre l'Angleterre.

 
 
ADV2
R4
9543
V53
 
1097653
963
10
D107
 
R
DV105
RD87
R842
 
84
A872
AV62
A96
 
S
Cronier
O
Smith
N
Willard
E
Brock
 1 - 1 X
- 2 X -
2 - 3 -
3SA Fin    

 Ouest entame du 7 de Trèfle, pour le 3, le 2 et le 9. Vous jouez Pique pour le Valet, pris du Roi par Est, qui contre-attaque du 7 de Carreau. Terminez.

 

 Commentaires

Premier bon mouvement pour Bénédicte Cronier : elle inséra le Valet, qui fit la levée. Après quoi, elle donna un tour de Cœur à blanc. Est prit et contre-attaqua à Trèfle (trop tard !), pour la Dame d'Ouest qui rejoua la couleur, pour l'As. Bénédicte, qui avait le droit d'abandonner encore une levée au flanc, encaissa alors le Roi de Cœur, puis As et Dame de Pique, sur lesquels Est dut défausser deux fois : la première défausse fut celle du Roi de Trèfle, mais la seconde fut plus délicate à trouver. La position :

 
D2
-
954
-
 
10976
9
-
-
 
-
DV
RD8
-
 
-
A8
A62
-
 

 Sur la Dame de Pique, Sally Brock n'avait pas, en effet, de bon choix : elle écarta un Carreau, tandis que Sud effaça le 8 de Cœur, et la déclarante termina en affranchissant une levée de Carreau. Est n'aurait pas été plus inspirée en défaussant un Cœur, ce qui aurait promu le 8.
Dans l'autre salle, 3SA chuta de deux levées, sur l'entame à Cœur.
Notons que Mrs Brock, ayant mal lu l'entame de sa partenaire, n'a pas trouvé le flanc mortel, qui aurait consisté à poursuivre à Trèfle, après le Roi de Pique (la déclarante n'ayant, pour sa part, pas trouvé le jeu de Martien qui aurait consisté à tirer l'As de Pique en tête !). Mais notons également que Mrs Smith, quitte à entamer à Trèfle, aurait été beaucoup plus performante si elle avait opté pour le 10 – qui aurait permis à son camp de réaliser trois levées dans la couleur. Toutes considérations qui n'enlèvent rien au mérite de la future triple championne du monde – actuellement deuxième au classement mondial, derrière sa partenaire, Sylvie Willard.