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Par le petit bout de ma lorgnette

6 - Le fabuleux métal

Par Guy DupontGd11

 Par le petit bout de ma lorgnette

Le fabuleux métal

Riches heures du bridge français dans l'actualité de l'été. Saluons deux grandes performances, avec deux médailles d'or aux championnats d'Europe de Tromso (Norvège) : celle de Thomas Bessis et Frédéric Volcker dans le championnat par paires Open, et celle de Sylvie Willard et Philippe Cronier dans le Mixte par paires – ils se sont aussi octroyé, en guise de hors d'œuvre, une médaille de bronze dans le Mixte par équipes, au sein de la formation Zimmermann. Une autre médaille d'or a été remportée, aux championnats d'Europe Jeunes, par l'équipe des Filles (Anne-Laure Huberschwiller, Jennifer Mourgues, Anaïs Leleu, Mathilde Thuillez, Sarah Combescure, Solène Thépaut-Ventos, et Jérôme Rombaut, leur capitaine), quelques semaines plus tard, toujours à Tromso. Une médaille plus anecdotique, toutefois, compte tenu que l'épreuve n'était disputée que par six équipes seulement – et dont le niveau n'était pas des plus relevés. Mais ne la boudons pas. Les absent(e)s ont eu tort. Inutile de s'appesantir sur cette décision incongrue de la fédération européenne d'organiser des championnats à l'intérieur du Cercle arctique (mieux valait prévoir la doudoune pour jouer !), de surcroît dans une des villes les plus chères d'Europe. Yves Jeanneteau a déjà enfoncé le clou dans son éditorial du précédent numéro.
Mais l'actualité de l'été aura aussi été marquée par la triste nouvelle du décès d'Omar Sharif, à 83 ans. Ce « citoyen mondial – et même universel », comme il se définissait, aura été le plus célèbre et le plus efficace des ambassadeurs du bridge.

L'époustouflant palmarès

Sylvie Willard (accessoirement double championne du monde), en décrochant deux nouvelles médailles aux championnats d'Europe, bat un record historique. Elle détient désormais 24 médailles européennes, dont dix en or, quatre en argent et dix en bronze. Voici son époustouflant palmarès :

Championnats d'Europe Dames par équipes (une seule équipe par pays) :

Or : 1983, 1985, 1987, 1995, 2006, 2008, 2010
Argent : 2012
Bronze : 1989, 1999, 2004, 2014
Soit 12 médailles : sept en or, une en argent et quatre en bronze.

Championnats d'Europe Open (ouverts à tous – créés en 2003) :

  Or Argent Bronse
Paires Dames                               
 2003 2011 (et 4ème en 2009 !)
 Dames par équipes  2005                               
2011
 Paires Mixtes  2015  2005 et 2013  
Mixte par équipes 2011   2015


Soit 9 médailles : trois en or, trois en argent et trois en bronze – le record actuellement.

Mais aussi...

Avant la création des championnats d'Europe Open (en 2003, réunissant quatre épreuves par équipes et autant par paires – Mixte, Open, Dames et Seniors), il n'en existait pas moins des championnats d'Europe ouverts à tous, organisés dans des conditions différentes. Sylvie Willard y avait déjà obtenu trois médailles de bronze, deux en Mixte par paires, aux championnats d'Europe de Bordeaux, en 1992, puis de Monte Carlo, en 1996, et la troisième en Mixte par équipes, aux championnats d'Europe de Barcelone, en 1993. On imagine volontiers que ce record de 24 médailles, pour impressionnant qu'il soit, n'est probablement pas définitif.

La vie en Rose

Dans notre fauteuil de kibitz à distance (merci BBO !), on espérait un peu mieux que le bronze, à Tromso, pour l'équipe de Mmes Willard, d'Ovidio, Zochowska, MM. Multon, Cronier, Zimmermann. On fut déçu d'assister à sa défaite en demi-finale (par 66 à 33 imp), face à l'équipe White House, une formation néerlando-danoise qui allait finalement remporter le titre. La donne qui suit y a contribué. Prenez place en Est, avec cette main :

S
 D'Ovidio 
O
 Bakkeren  
N
 Cronier  
E
Lund-Madsen
rouge rouge rouge rouge
      -
1 - 1 -
1SA - 3SA ?
 
         
Est
AD1085
3
8742
V76

Quelle est votre annonce ?

La Danoise Christina Lund-Madsen a vu la vie en rose et n'a pas résisté. Bien que sachant que son partenaire possédait tout au plus deux cartes à Pique, après la séquence, elle n'en pas moins contré. Un Contre Lightner classique qui réclamait une entame dans la première couleur nommée par le mort, ici Pique. Mais encore fallait-il trouver le Roi de Pique second en Ouest pour que ce Contre se révélât mortel ! Rien de moins. C'était toutefois le bon jour pour la défense : en effet, cinq levées auraient pu être encaissées au contrat de 3SA, après l'entame du Roi de Pique. Opportuniste et chanceux. Cependant, Philippe Cronier, en Nord, sans la moindre garde à Pique, avait préféré, après deux Passe, se réfugier au contrat de 4.

 
7632
R8
ADV3
R84
 
RV
V10652
R5
9532
 
AD1085
3
8742
V76
 
94
AD974
1096
AD10
 

Il fut accueilli, comme il se doit, après deux autres Passe, par un nouveau carton rouge, dûment déposé par le Néerlandais Ton Bakkeren. Une manche qui aurait pu gagner sur un partage 4-2 des atouts, mais sur celui 5-1, rien à faire pour échapper, en Sud, à la perte de deux levées de Pique et de deux levées de Cœur. 200 pour Est-Ouest. Dans l'autre salle :

S
 
O
 
N
  
E

rouge rouge rouge rouge
      -
1 - 2 -
2SA - 3SA Fin

Une séquence qui ne vous convainc pas nécessairement, après l'enchère de 2 forcing de manche, mais qui contribua à rapporter onze levées à la déclarante néerlandaise, sur l'entame du 5 de Cœur. Pour un coup de 13 imp au détriment des Français. Le bridge est parfois un jeu de hasard.

La 249e donne

Mieux vaut posséder des nerfs d'acier pour gagner un championnat par paires de haut niveau, en 250 donnes. C'est une discipline où l'on vit si dangereusement. Thomas Bessis et Frédéric Volcker ont montré qu'ils les avaient. Il faut d'abord vous extraire parmi les cent premiers des qualifications réunissant plus de deux cents paires. Vous avez cent donnes pour vous retrouver du bon côté de la barrière. Après quoi, vous êtes autorisés à disputer cinquante autres donnes, en demi-finale, pour parvenir à éliminer encore près de la moitié des prétendants. Et vous voilà admis à disputer la finale, à 52 paires – parmi le gratin du gratin. Encore cent donnes, en dix mini-séances, « pour aller conquérir le fabuleux métal » – selon la formule du poète José-Maria de Heredia (rien à voir avec Irénée, le plus illustre des arbitres français).
On ne peut pas dire que la première de ces dix dernières séances ait été un succès pour Bessis-Volcker : ils la bouclèrent à 39 %, en 44e position. Heureusement pour eux, ils limitèrent un peu la casse, car ils bénéficiaient du meilleur carryover (9 %) pour avoir terminé en tête de la demi-finale. Cinq séances plus tard, ils (re)prenaient le commandement. Mais il leur restait encore quatre séances, pendant lesquelles ils bataillèrent dur pour pouvoir se maintenir dans le trio de tête. Au moment d'aborder l'avant dernière donne (soit la 249e des 250 au programme), ils se trouvaient très légèrement en tête, devant les Suédois Morath-Efraimsson et la paire américano-danoise Willenken-Bilde. Le titre aurait pu basculer sur cette donne, qui déplaça beaucoup de points. Voici comment elle fut négociée, ou subie, à la table de chacun de ces trois prétendants.

 
V10
843
ADV92
R97
 
D53
R107
R8653
V5
 
76
V9652
4
AD632
 
AR9842
AD
107
1084
 

Est donneur, Est-Ouest vulnérable. La séquence à la table des Suédois, en Nord-Sud :

S
 Morath
O
 Sanborn
N
Efraimsson 
E
Sanborn
vert rouge vert rouge
      -
1 - 2 -
2 Fin    

Parvenir à s'arrêter à 2 avec ces mains relève du tour de force ! Sans la moindre enchère d'essai. Aux 26 tables, la manche a été appelée deux fois sur trois, environ. Mais les Suédois ne vont pas regretter leur extrême prudence – il est vrai qu'il y a beaucoup d'impasses à tenter (dans les bons jours, on pourrait néanmoins parvenir à douze levées !). Après l'entame du 3 de Carreau, pour le Valet, le déclarant tente l'impasse à la Dame de Pique, qui échoue ; le retour à Carreau est coupé par Est, qui contre-attaque à Cœur. Sud fait l'impasse, mais, malgré l'échec, la défense manque la contre-attaque à Trèfle qui aurait pu lui rapporter encore trois levées. 110 est un score très favorable à Nord-Sud : 68 %. Le Par est à 50 en Est-Ouest.

A la table de Willenken-Bilde, assis en Est-Ouest, leurs adversaires danois demandent 4. Sur l'entame à Carreau, le déclarant appelle le Valet, mais se méfie quand celui-ci fait la levée. Cette entame dans la forte – connue – du mort lui paraît suspecte (elle pourrait simplement avoir été choisie comme paraissant la moins risquée). Il poursuit alors comme s'il avait vu à travers les cartes : il décide d'encaisser As-Roi de Pique et laisse courir le 8 de Trèfle. Est prend de la Dame et contre-attaque à Cœur. Sud plonge de l'As, joue Carreau pour la Dame et encaisse l'As de Carreau, en défaussant la Dame de Cœur. Il lui reste à couper un Carreau et à jouer Trèfle pour y affranchir une levée. 420 en Nord-Sud. Ils ne sont que cinq à avoir gagné la manche à Pique (trois, sur l'entame à Carreau, et deux, sur l'entame du Valet de Trèfle – après Valet, Roi et As de Trèfle, puis Dame de Trèfle et Trèfle coupé). Victimes de ce déclarant très inspiré, les infortunés Willenken-Bilde ne marquent que 8 % sur la donne et se trouvent du même coup écarté du sprint final pour la médaille d'or. Ils sauveront cependant la médaille de bronze.

Et les petits Français, dans tout ça ? A quelle sauce vont-ils être mangés, ou vont-ils eux-mêmes accommoder la sauce qui va leur permettre de croquer leurs adversaires ? Se trouvant en Est-Ouest sur la position, ils ne sont pas décisionnaires du contrat final. Leurs adversaires turcs, Yilmaz-Guz, qui ne sont pas des touristes, ont également appelé la manche à Pique. Volcker entame du 3 de Carreau, pour le Valet. Le déclarant, adepte de la devise en TPP « Toutes les levées, sinon rien ! », commence logiquement par faire l'impasse à la Dame de Pique. Elle échoue, et Ouest donne une coupe à Carreau à son partenaire. Bessis contre-attaque à Cœur, et le déclarant, fidèle à ses principes, ne se trouve pas de raison de refuser l'impasse. Encore pas de chance ! Mais la cabane va s'effondrer, lorsqu'après le Roi de Cœur, Ouest contre-attaque du Valet de Trèfle, et que la défense encaisse encore trois levées, dont une coupe à Trèfle. Trois de chute : -150. La note est salée pour le déclarant, qui n'en a pas pour autant démérité : il ne sauve que 6 %. Mais avec un score de 94 %, l'or est bel et bien assuré dans la besace des jeunes Tricolores – même si leurs adversaires turcs leur infligeront un mauvais coup (en trouvant une bonne défense) sur la dernière donne.

« A peine constituée, cette paire fait déjà des merveilles », a-t-on pu lire sur le site internet de la FFB, à propos de Bessis-Volcker et de leur victoire. La FFB aurait-elle la mémoire courte ? N'ont-ils pas déjà gagné ensemble le championnat d'Europe juniors par paires en 2008, et le championnat d'Europe juniors par équipes en 2009 ?
Pour Thomas Bessis, ce titre est, en outre, une consécration : il s'affirme comme un des tout meilleurs spécialistes mondiaux par paires, après sa médaille de bronze, avec Cédric Lorenzini, obtenue aux derniers championnats du monde par paires, à Sanya. Mais un Lorenzini qui n'entend pas se laisser voler la vedette : il vient de remporter, avec Jean-Christophe Quantin, la prestigieuse épreuve par paires des life masters, aux championnats américains d'été, en août, à Chicago.

Omar Sharif : le séducteur séduit par Cléopâtre

Omar Sharif manquera au bridge. On avait l'impression que les épreuves auxquelles il participait s'en trouvaient revalorisées – les organisateurs de festivals sont bien placés pour le confirmer. On a tout dit sur lui, sa vie d'acteur au regard de velours, sa passion pour le bridge (abondamment décrite dans un livre, « Ma vie au bridge », éd. Fayard, 1982), le joueur, le flambeur qu'il était – son meilleur souvenir fut d'avoir fait sauter un jour la banque du Casino de Saint Vincent, en Italie). Mais retrouvons l'homme à travers ses réponses au questionnaire de Proust (c'était à l'occasion du festival de Juan-les-Pins, en 1972) :

 

- Quel est le comble de la misère ? De ne pas avoir de quoi se réchauffer.
- Où aimeriez-vous vivre ? A Paris.
- Votre idéal de bonheur terrestre ? Aimer.
- Pour quelles fautes avez-vous le plus d'indulgence ? Celles commises par les jeunes.
- Vos héros de romans préférés ? La chèvre de Monsieur Seguin et Don Quichotte.
- Vos héroïnes favorites dans la vie réelle ? Les mères.
- Votre personnage historique préféré ? Cléopâtre.
- Votre héroïne de fiction ? Alice au pays des merveilles.
- Qui auriez-vous aimé être ? Jean de La Fontaine.
- Votre peintre préféré ? Renoir.
- Votre musicien favori ? Jean-Sébastien Bach.
- Votre vertu préférée ? L'humilité.
 
   
- Votre qualité préférée chez la femme ? Sa féminité.
- Le principal trait de votre caractère ? La loyauté.
- Ce que vous appréciez le plus chez vos amis ? L'intelligence.
- Votre occupation favorite ? Le bridge.
- Votre couleur préférée ? Pique, la plus chère. Pardon ! Bleu ciel.
- Votre fleur ? La rose.
- Votre oiseau préféré ? Le perroquet.
- Ce que vous détestez par-dessus tout ? Me réveiller tôt.
- Quel serait votre plus grand malheur ? D'être seul.
- Le don de la nature que vous appréciez d'avoir reçu ? La santé.
- Comment aimeriez-vous mourir ? Entouré des gens qui m'aiment.
- Votre devise ? Aujourd'hui. 

Eh bien voilà ! Pour Omar, aujourd'hui est désormais hier. Retrouvons-le sur cette donne du festival de Juan-les-Pins 1994. Auriez-vous fait aussi bien que lui ?

 

Nord
D109
A85
R106
10876
 
Sud
ARV642
D73
-
A943
   

 Sharif
O
 
N
Mari
E

vert rouge vert rouge
    - -
1 X 2 -
4 Fin    

Ouest entame du Roi de Trèfle (le 2 en Est). Les atouts sont 2-2. Votre plan de jeu ?

 
D109
A85
R106
10876
 
53
R104
AD87
RDV5
 
87
V962
V95432
2
 
ARV642
D73
-
A943
 

Omar prit l'entame de l'As de Trèfle, élimina les atouts en deux tours, coupa un Carreau et ressortit à Trèfle. Ouest encaissa le Valet puis la Dame, et rejoua la couleur – un retour dans les rouges aurait livré le contrat. Après le 10 de Trèfle, le déclarant coupa un autre Carreau et poursuivit du 6 de Pique pour la Dame, squeezant Ouest au passage :

                              D A85 R
R104 AD       ----------------------
                               ♠R6 D73

Si Ouest défaussait un Carreau, il était remis en main dans la couleur (tout en défaussant un Cœur en Sud) et devait alors livrer la Dame de Cœur. Et s'il écartait un Cœur – ce qu'il fit à la table – le déclarant terminait par As de Cœur et Cœur à blanc, affranchissant la Dame. Bien jugé, car il fallait visualiser trois cartes à Cœur seulement en Ouest, après son Contre d'appel (peut-être que celui-ci avait marqué une hésitation – révélatrice – sur le 6 de Pique), et bien joué !

Une variante aurait pu être envisagée, en commençant par cinq tours d'atout. A sept cartes, Ouest doit garder trois Cœurs (sinon, on jouera As de Cœur et Cœur à blanc... encore faudra-t-il deviner l'exacte distribution) et trois Trèfles (sinon, il n'aura pas de carte de sortie et devra soit livrer la Dame de Cœur, soit œuvrer à la promotion du Roi de Carreau). Il sèche donc l'As Carreau. La position :

                                     A8 R10 1087
R104 A DV5     -----------------------------
                                      V D73 943

On joue alors Trèfle : si Ouest y encaisse deux levées et ressort dans la couleur, le jeu à Carreau qui suit (en défaussant un Cœur en Sud) le contraint à offrir la Dame de Cœur. C'est encore plus rapide s'il tente d'encaisser l'As de Carreau après Dame-Valet de Trèfle – il affranchit le Roi.