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Par le petit bout de ma lorgnette

1 - Opatija

Par Guy DupontGd11

Par le petit bout de ma lorgnette

Opatija

L'événement de l'été aura été les 52èmes championnats d'Europe par équipes, à Opatija (Croatie).
Côté français, rien de bien transcendant sous le soleil, si ce n'est une médaille de bronze pour l'équipe féminine, vaillamment conquise, mais qui n'en laisse pas moins quelques regrets.

Open : la griotte

L'équipe Open (Michel et Thomas Bessis, Alain Levy-Frédéric Volcker, Marc Bompis-Jean Christophe Quantin) termine à une décevante neuvième place (sur 36). C'est insuffisant pour disputer la Bermuda Bowl, l'an prochain, à Chennai (ex Madras), en Inde – seuls les six premiers auront cet honneur. Certes, on finit par en prendre l'habitude : voilà maintenant quatorze ans que notre équipe ne se qualifie pas pour ce championnat du monde – qu'elle a gagné deux fois, en 1997 et en 1956. On peut cependant se trouver quelques motifs de consolation puisque les dix premiers du championnat européen auront le droit de disputer la Coupe d'Europe des champions, à Milan, en novembre prochain. Eh oui ! Lors des deux précédents championnats d'Europe, la France, en terminant onzième, avait échappé à cette petite griotte sur la tranche de pain sec.
Il est toujours délicat, surtout depuis notre modeste poste d'observation, de se livrer au petit jeu pervers du « quelles ont été les meilleures paires tricolores à Opatija ? ». Toutefois, le classement Butler l'a fait pour nous. Comme toutes les équipes jouent les mêmes donnes, le Butler établit le rendement moyen de chaque paire sur chaque donne. On a coutume de dire que celui-ci n'est pas toujours fiable, puisque dépendant du jeu des oppositions, parfois bien inégales, selon les rencontres. Sur un grand nombre de donnes, il n'en permet pas moins d'établir une constatation qui tient d'une lapalissade : les meilleures paires des équipes de tête au classement final se retrouvent dans le peloton de tête du Butler. Le classement des Français :

Phase qualificative (sur 53 paires classées dans leur poule) :
1-Bessis père et fils, 4e, avec un rendement de +0,86 imp par donne (sur 176 donnes jouées).
2-Lévy-Volcker, 7e, avec un rendement de +0,74 (sur 192 donnes).
3-Bompis-Quantin, 36e, avec un rendement négatif de -0,22 (sur 176 donnes).

Phase finale (sur 49 paires classées) :
1-Bessis père et fils, 19e, avec un rendement de +0,21 (sur 112 donnes).
2-Lévy-Volcker, 25e, avec un rendement de +0,03 (sur 112 donnes).
3-Bompis-Quantin, 48e, avec un rendement négatif de -1,47 (sur 64 donnes).

D'où il ressort que la paire Bompis-Quantin n'a pas été la plus en forme à Opatija (elle avait déjà eu un rendement négatif – plus léger – au Butler de la phase finale du championnat d'Europe précédent, à Dublin). N'y aurait-il pas un ressort de cassé ou un brin d'usure au sein de cette formation, qui a souvent été l'un des fers de lance de l'équipe de France ?

Dames : le bronze sur le fil

On a comme l'impression qu'elles n'y ont pas cru ! Et pourtant, ces dames de l'équipe de France (Bénédicte Cronier, Sylvie Willard, Joanna Zochowska, Vanessa Réess, Elisabeth Hugon, Debora Campagnano) terminent à 4,2 points seulement de la médaille d'or (les Pays-Bas) et à 2,5 de la médaille d'argent (l'Angleterre). Leur médaille de bronze fut acquise sur le tout dernier match, à la manière d'un hold-up, grâce à une victoire conséquente sur le Liban (alors 23e et bon dernier), au détriment de l'Italie, pourtant en tête au moment d'aborder la dernière séance, et qui doit trouver la pilule bien amère d'échouer ainsi au pied du podium, à 0,81 points des Tricolores, après avoir fait toute la course parmi les trois premières.
Les temps marquants pour les Françaises dans ce championnat : une défaite retentissante au 8e tour, contre l'Autriche, par 0,66 à 19,34, qui les a écartées du peloton de tête, un bon retour, néanmoins freiné par un faux-pas contre la Pologne, puis, plus grave, à quatre tours de la fin, alors qu'elles étaient bien revenues au contact des trois équipes de tête, une sévère défaite (3,58 à 16,42) contre les Pays-Bas, dans une rencontre où les points comptaient double pour une propulsion espérée sur la plus haute marche du podium. Ah ! Les deux coups de 13 venus de nulle part...


Au classement Butler, on constate – comment dire ? – ... qu'une paire a fait les frais de sa première apparition en équipe de France – ce qui n'a rien d'anormal.
1-Mmes Réess-Zochowska, 7e (sur 67 paires classées), avec un rendement de +0,68 imp par donne (sur 272 donnes jouées).
2-Mmes Cronier-Willard, 13e, avec un rendement de +0,43 (sur 304 donnes).
3-Mmes Campagnano-Hugon, 39e, avec un rendement négatif de -0,15 (sur 128 donnes).

Profitons-en pour saluer une prouesse : la douzième médaille de Sylvie Willard dans un championnat d’Europe (sept en or, une en argent et quatre en bronze) – un record partagé avec l’Anglaise Nicola Smith, au cours de ces dernières décennies – et la dixième de Bénédicte Cronier. Et pour saluer aussi l’extraordinaire constance et l’harmonie de leur partenariat.
Bien sûr, comment ne pas regretter l'absence de Catherine d'Ovidio (numéro un mondial, cette dernière saison) au sein de l'équipe de France ? Sujet épineux ! Mais, que voulez-vous ! Rien à faire pour la convaincre de revenir sur sa décision de ne pas participer à la sélection, cette année. Il faut bien admettre qu'elle éprouve quelque difficulté dans ce qu'on appellera « la pérennité » de ses partenariats. Quel gâchis !

Seniors : la gifle

Elle était belle, sur le papier, notre équipe seniors (Patrick Grenthe-Philippe Vanhoutte, Guy Lasserre-Philippe Poizat, François Leenhardt-Patrice Piganeau) : rien moins que tenante du titre, et même auréolée d'un titre mondial en 2011. Mais on ne peut pas dire que ces fleurons lui aient donné des ailes. Il fallait, dans un premier temps, terminer parmi les dix premiers d'une compétition réunissant vingt-six pays et se déroulant en patton suisse (où les équipes de tête se rencontrent). Une formalité, pensait-on, pour les Français. Dans un second temps, ces dix premiers s'affrontaient dans une finale A, tandis que les seize autres avaient droit à une finale B. Mais il n'y eut point de deuxième temps pour les Tricolores : à l'issue du premier, ils prirent une telle gifle, en terminant onzièmes, qu'ils préférèrent s'éclipser de la compétition sur la pointe des pieds. Ils n'allaient tout de même pas s'abaisser à disputer une petite finale ! Pas très sportif, je vous le concède, même si on peut comprendre leur déception. C'est un peu comme si des coureurs du Tour de France quittaient la Grande Boucle sous prétexte qu'ils n'ont plus aucune chance de remporter le maillot jaune. On évoqua officiellement un prétexte médical à cette dérobade. On l'imagine plutôt psychosomatique. A Opatija, on a pu entendre un membre de l'équipe donner ce spécieux argument à son départ précipité : « Cela va permettre à la fédération de faire des économies ». Il aurait pu y penser avant.
Au classement Butler, on constate que le président de la fédération et son partenaire sont loin d'avoir démérité dans cette phase qualificative qui a viré à la mauvaise farce :
1-Grenthe-Vanhoutte, 8e (sur 76 paires classées), avec un rendement de +0,45 imp par donne (sur 128 donnes jouées).
2-Leenhardt-Piganeau, 32e, avec un rendement de +0,06 (sur 128 donnes).
3-Lasserre-Poizat, 47e, avec un rendement négatif de -0,16 (sur 128 donnes).

Pourquoi faire simple ?

Disons un mot, en passant, sur le format des trois compétitions. Chacune était différente. Chez les Dames (23 équipes), toutes les formations se rencontraient en un match de seize donnes et le classement relevait de l'addition finale. Parfait.
En Open (36 équipes), on avait réparti les formations en deux poules de dix-huit. A l'issue des dix-sept rencontres, tout se jouait entre les neuf premiers, qui obtenaient le droit d'affronter les neuf premiers de l'autre poule – tout en conservant leur score contre les équipes qualifiées dans leur poule. Mais les résultats contre les équipes exclues comptaient presque pour du beurre – un carry over étant toutefois attribué.
En Seniors (26 équipes), comme on l'a dit, les douze premières rencontres opposaient tous les concurrents en un patton suisse, et les dix premiers étaient admis à se retrouver en Finale A – non sans l'attribution d'un carry over, selon leur classement. A partir de là, les dix équipes se rencontraient tour à tour dans la quête aux médailles. Les seize autres disputaient la finale B, dont on admet, certes, qu'elle ne vaudra pas à ses vainqueurs la une de la presse people du bridge.
Que vous ayez bien suivi ou non, vous ne manquerez pas de vous poser la question : pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué ?

La donne d'Opatija

Voici la donne qui aura été l'incontestable vedette d'Opatija. La 414e donne de la compétition Open, qui en comprenait 416. Plantons le décor : au moment d'aborder la 26e et dernière séance, Israël mène d'un chouïa (0,4 points) au classement général, devant Monaco – tenant du titre – et l'Angleterre (à 13,2 points). Spectacle et suspense garantis : le titre va se jouer sur cette antépénultième donne !
Installez-vous tout d'abord en Nord – pour respecter le diagramme réel à la table – à la place du déclarant Norvégien Espen Lindqvist, dans le match Norvège-Israël :

(E/P)

 

Nord
A 10 8 7
A 8 6 4 3 2
--
9 8 2
   
S
Brogeland
O
Padon
N
Lindqvist
E
Birman
vert vert
      --
1 2 X 2SA
X 3 4 --
5 -- 5 --
6 Fin    

alon Birman

Alon BIRMAN - Israël

fleche-nord2fleche-sud2      
Sud
R V 6
D V 10 5
A D 8 7 3
A
     

 

Est entame du 7 de Trèfle. Votre plan de jeu ?

Solution

L'affranchissement d'un Carreau est loin d'être garanti et, si vous avez un atout à perdre, il va falloir trouver la Dame de Pique. Lindqvist mit en place un jeu efficace qui lui donnait les moyens de ne pas avoir à la chercher – aidé par l'enchère de 2SA, qui lui laissait entrevoir les deux Rois rouges en Est. Après l'As de Trèfle, il coupa alternativement deux Carreaux et deux Trèfles, encaissa l'As de Cœur (tout le monde fournissant) et ressortit à Cœur...

 
A 10 8 7
A 8 6 4 3 2
--
9 8 2
 
D 9 2
7
9 5 4
R V 6 5 4 3
 
5 4 3
R 9
R V 10 6 2
D 10 7
 
R V 6
D V 10 5
A D 8 7 3
A
 
 

En main au Roi de Cœur, et déshabillé à Trèfle, Est n'avait pas de bon retour. Ne souhaitant pas offrir au déclarant une impasse gratuite à Carreau (qui lui aurait permis de défausser deux Piques), il opta pour un retour à Pique, en espérant Dame-10 chez son partenaire. C'est tout ce que souhaitait Lindqvist. Douze levées tranquilles.
Dans l'autre salle, les Israéliens appelèrent également le chelem, mais dans le silence adverse. L'impasse à Cœur échoua, mais le déclarant, à la devine, eut le mérite de ne pas se tromper à Pique. Egalité sur la donne. Israël n'en perdit pas moins la séance par 6,48 à 13,52, et ne croyait guère en ses chances de remporter le championnat : il suffisait, en effet, à Monaco de marquer au moins 6,9 points dans l'ultime rencontre, qui l'opposait à l'Angleterre.
L'équipe de la Principauté avait un léger retard sur son adversaire quand se présenta la fameuse donne. En salle fermée, les Anglais Bakshi-Gold avaient atteint 6 et, sur l'entame du Valet de Carreau, les problèmes du déclarant furent rapidement résolus quand la Dame fit la levée. En salle ouverte, les Monégasques Fantoni-Nunes (numéros un et deux mondiaux) atterrirent eux aussi au palier du chelem, mais à un bien curieux contrat :

 

 
S
Nunes
O
Robson
N
Fantoni
E
Forrester
vert vert vert vert
      -
1 3 3 4
4♠ - 4SA -
5 - 5 X
XX - 5 -
6 - 6 -
6♠! Fin    
 
       
                             
fluvio jpg
Fulvio FANTONI - Italie

Que s'est-il passé ? Tout vient de l'enchère de 3 de Fantoni, que Nunes a prise pour un Texas (en réalité, selon leur système, l'enchère aurait été un Texas sur une ouverture d'1, mais pas sur celle d'1 !). A partir de là, la séquence dérape. Pour Nord, 4 ♠ est un cue-bid agréant les Cœurs, alors que pour Sud, il s'agit d'un simple soutien à Pique, 4SA montre un nombre pair de clés, et la suite, en contrôles, est interprétée différemment par chacun.
Toutefois, lorsque Nunes découvre son mort sur l'entame du 7 de Cœur, le douteux chelem à Pique est loin d'être battu ! Le déclarant appelle l'As de Cœur (en débloquant le 10), joue Trèfle pour l'As et présente la Dame de Cœur. Ouest défausse et Est prend du Roi. Maintenant, comment poursuivez-vous, selon une contre-attaque à Trèfle d'Est, ou du Valet de Carreau ?
Sur une contre-attaque à Trèfle, le déclarant coupe et, faute de communications, il n'a pas d'autre option pour gagner que de trouver la Dame d'atout troisième en Ouest. Donc, Roi et Valet de Pique, en laissant filer si Ouest ne couvre pas ; il rejoint le mort par une coupe à Carreau, puis élimine les atouts en tirant l'As de Pique ; il lui reste à rentrer en main par le Valet de Cœur, à encaisser l'As de Carreau, en défaussant le dernier Trèfle du mort, et à tabler avec sa ribambelle de Cœurs.
Mais le perfide Forrester, de la non moins perfide Albion, offrit à Nunes une corde pour se pendre, en déposant le Valet de Carreau sur la table. Sud inséra la Dame, qui fit la levée, puis il encaissa l'As, en défaussant ses deux perdantes à Trèfle. Il pouvait donc gagner, soudain, en trouvant la Dame de Pique troisième de n'importe quel côté ! Quand il décida de jouer Pique pour l'As, puis Pique pour le Valet, il constata qu'il venait d'offrir à l'adversaire un swing de 14 imp.

Monaco perdit son match par 5,40 à 14,60, et, du même coup, la médaille d'or... pour 1,5 point. Claudio Nunes fulmine encore, non pas tant pour sa mauvaise interprétation d'enchère que pour avoir cédé à ce don des Grecs, au jeu de la carte ...

Note : quoiqu'il en soit, le coup ne peut gagner avec la Dame de Pique en Est, même si le déclarant joue Pique pour le Valet à la seconde levée. S'il débloque ensuite l'As de Trèfle, avant de ressortir par la Dame de Cœur, il suffit à Ouest de couper et de contre-attaquer à Pique pour faire chuter ; et s'il poursuit par la Dame de Cœur sans débloquer l'As de Trèfle, Ouest n'a pas besoin de couper, mais laisse faire son Roi à Est, qui bat le coup en contre-attaquant à Trèfle, ou même à Pique – les communications seront ainsi coupées.

L'Italie... jusqu'à la lie

L'équipe Open italienne qui opérait à Opatija était auréolée de huit titres européens conquis sur les dix derniers championnats. Mais elle a réalisé en Croatie le pire de ses résultats jamais enregistré, en terminant à une obscure 14e place. Que s'est-il passé ? On peut dire que Maria Teresa a frappé ! On sait que Madame Lavazza, la veuve de l'importateur turinois de café, qui a constitué une formidable équipe de bridgeurs professionnels aux couleurs de la marque, a l'habitude de tirer volontiers quelques ficelles au sein de la fédération italienne (de 2001 à 2012, elle a été capitaine-non-joueur des équipes Open italiennes, et, le plus souvent, sélectionneur, soit pendant sept championnats européens consécutifs). Mécontente de la formule de la dernière sélection nationale, elle a décidé que les principaux membres de son équipe (Bocchi, Duboin, Madala, tous trois vainqueurs de la dernière Bermuda Bowl) n'y participeraient point ! Non mais ! Pour rester dans la comparaison sportive, c'est un peu comme si le Paris-Saint- Germain interdisait à ses joueurs français de disputer les matches de l'équipe de France.
La formation transalpine alignait à Opatija trois authentiques ténors, Lauria, Versace et Sementa (les trois autres vainqueurs de la dernière Bermuda Bowl), mais le costume était un peu trop large pour les trois autres membres, parmi lesquels Francesco Angelini. Celui-ci, propriétaire d'un grand groupe pharmaceutique, faisait sa troisième apparition au sein de l'équipe italienne de bridge dans un championnat d'Europe – il était de celle qui l'avait emporté, en 2001, l'année où Madame Lavazza avait pris ses fonctions de capitaine-non- joueur, et elle l'avait reconduit (au détriment de Fantoni et de Nunes, ce qui n'avait pas manqué de faire grincer quelques dents) à Pau, en 2008, où l'Italie avait fini... cinquième – un de ses plus mauvais résultats jusqu'alors. Bref, au cas où vous n'auriez pas suivi mon regard, disons qu'Angelini est plus apprécié dans le bridge comme sponsor que comme enchérisseur. En voici un exemple criant (c'est le mot !), lors de la rencontre Italie-Allemagne, en Croatie :
Prenez sa place, en Est, vulnérable contre non-vulnérable, avec cette main :

 

Est
8 5 3
5
R 10 2
D V 9 8 7 2

 

Le début de la séquence :

 

 


S
Rohowsky
O
Sementa
N
Fritsche
E
Angelini
vert rouge vert rouge
  - 1 ?
             antonio Sementa
Antonio SEMENTA - Italie

Que dites-vous ?

Beaucoup ne se trouveront pas d'enchère, a fortiori en raison de la vulnérabilité défavorable. Et ils n'auront pas forcément tort ! Angelini, lui, s'en est trouvé une. Non pas à 2 (voire 3). Il a pensé que la situation, après le Passe du partenaire, se prêtait à un brouillage des pistes de ses adversaires, en commettant un petit « psychique » de derrière les fagots : il a glissé 1♠ ! En espérant, pourquoi pas, leur faire manquer une manche dans la couleur. Voire plus.


Et la séquence a tourné court :

 

S
Rohowsky
O
Sementa
N
Fritsche
E
Angelini
vert rouge vert rouge
  - 1 ?
 
R 9 2
A V 10 9 7 4
A 6
R 6
 
A 10
D 8 3 2
9 8 7 5 4
4 3
 
8 5 3
5
R 10 2
D V 9 8 7 2
 
D V 7 6 4
R 6
D V 3
A 10 5
 
 

Rohowsky, en Sud, s'empressa de passer sur 1 ♠, puis de passer de nouveau sur le Contre de réveil de Nord, le transformant ainsi en punitif – avec délectation.
Angelini constata à ses dépens que le couperet n'était pas tombé du bon côté. Ce tour de passe-passe lui coûta 1400 points (moins cinq). Il ne réalisa, en effet, que deux levées, après l'entame du Roi de Cœur. Pour une perte sèche de 14 imp, quand, dans l'autre salle, Nord (après un transfert) avait réalisé 4 ♠ plus un. Notons qu'Est aurait pu économiser 600 points (et 6 imp) en se repliant à 2 , après le Contre – mais nourrissait-il encore quelques illusions en restant de marbre, ou se trouvait-il lui-même pétrifié par sa propre enchère ?
Certes, à bien y regarder, 6 ♠ étaient dans les cartes... si Ouest n'entamait pas dans les rouges, ou, joué par Nord, si Est n'entamait pas à Cœur !
Angelini est un flambeur de la vieille école. A haut niveau, il est de plus en plus rare de voir les champions utiliser cette arme – à double tranchant – du psychique. Même à vulnérabilité favorable. D'autant qu'elle est de nature à mettre de très mauvaise humeur partenaire et coéquipiers quand elle tranche du mauvais côté.

De la nationalité

AukenWellandLa polémique allait bon train, à Opatija, à propos de la paire allemande composée de Sabine Auken et de son compagnon Roy Welland. Comment ce dernier pouvait-il jouer sous les couleurs de l'Allemagne, alors que, citoyen américain (qui a fait fortune comme trader), il vit et fait prospérer son business à New York ? La réponse est simple : il était membre de l'équipe qui a gagné la sélection allemande, et s'il a été autorisé à la disputer, c'est qu'il a pu faire état d'une résidence en bonne et due forme, depuis deux ans, en Allemagne – comme l'exige le règlement de la fédération européenne, à propos de la représentativité des membres des équipes nationales.

« Scandaleux ! », s'insurgent ceux qui dénoncent une trop bienveillante interprétation du règlement. Disposer d'une propriété dans un pays n'est pas suffisant, encore faut-il y vivre 183 jours par an, ce qui n'est pas son cas, bien qu'il le prétende. Et de faire valoir, en outre, que ce même règlement stipule qu'une résidence doit être « effective » et non « temporaire et superficielle, ni établie pour convenances ». La fédération européenne a botté en touche en précisant que les critères d'admissibilité avaient été respectés dans le cas de Roy Welland, mais que, en tout état de cause, il ne pourra jouer sous les couleurs d'un autre pays avant dix ans.
A Opatija, une fédération a officiellement protesté contre cette représentation douteuse de l'équipe allemande : la Suisse. Le pays qui sait mieux que tout autre établir la différence entre résidence et nationalité...
La polémique n'est pas sans rappeler celle qui avait été soulevée il y a deux ans, lors de la création de la nouvelle équipe de Monaco, par l'homme d'affaires suisse Pierre Zimmermann, composée des Italiens Nunes-Fantoni, des Norvégiens Helgemo-Helness et du Français Franck Multon. Un parachutage en bonne et due forme, sur fond de résidence sur le Rocher – si difficile à obtenir pour le commun des mortels. Aujourd'hui, le président de la fédération monégasque (et député de Monaco), Jean-Charles Allavena, ne peut que se féliciter de cette équipe qui porte haut les couleurs de la Principauté à l'étranger. Certes, la moralité de tout cela n'est sans doute pas très morale : elle confirme l'adage que l'argent est bien le nerf de la guerre.
Toujours est-il que Roy Welland, en terminant sixième avec l'Allemagne, a gagné le droit d'aller disputer la Bermuda Bowl, l'an prochain, en Inde. En attendant, on va encore beaucoup parler de lui à New York, en septembre, puis à Los Angeles, un peu plus tard. Mais pas pour des raisons bridgesques. Il met en vente, aux enchères, dans ces deux villes (et en ligne sur internet) son extraordinaire collection de vins, composée en majeure partie de grands crus de Bourgogne. Cent mille bouteilles, estimées à 15 millions de dollars ! Une des plus importantes ventes aux enchères de vin jamais organisée aux Etats-Unis.
Et qui sait si, un jour, celui-ci ne participera pas à un championnat de bridge sous les couleurs de la France ? Il est, en effet, propriétaire d'une parcelle d'un grand vignoble bourguignon, à Gevrey-Chambertin. N'est-ce pas là un bon argument qui pourrait être pris en compte par la fédération européenne ?

Rose pâle

Un petit sujet politique, pour terminer. Pendant les championnats d'Europe, Yves Aubry, ancien président de la fédération française, a été réélu à la tête de l'EBL (European Bridge League) pour un second mandat. Il l'a emporté, par 65 voix à 49, sur son rival grec, Panos Gerontopoulos (un ancien lieutenant de José Damiani à la fédération européenne, puis mondiale, particulièrement actif dans le développement des compétitions juniors).
Parallèlement, ont été élus les douze membres du nouveau comité exécutif. Un candidat français a été recalé, Patrick Bogacki, vice-président de la FFB – sans doute n'était-il pas assez « aubriste ». Dans la foulée, un secrétaire et un trésorier ont été nommés. Mais trois fédérations viennent de s'élever contre ces désignations et demandent au président de les reconsidérer. Les Pays-Bas, la Suède et le Danemark s'indignent, en effet, du manque de légitimité du choix du secrétaire et du trésorier, dans la mesure où ils étaient parmi les moins bien élus. Les présidents de ces trois fédérations, chacun dans leur lettre, usent de mots forts pour dénoncer cette anomalie : « manque de respect » ou « insulte à l'électorat », « arbitraire », « abus de pouvoir », « népotisme et intimidation », ou encore « pratique inadmissible dans une organisation démocratique ».
Voilà qui ne s'annonce pas tout rose pour le nouveau mandat de l'heureux élu.